Lorsqu’une femme exprime le souhait de ne pas avoir une grossesse à un moment donné de sa vie, plusieurs obstacles peuvent malheureusement se dresser devant elle. Il peut s’agir d’abord de l’opposition ou du manque d’implication du conjoint, mais aussi de la pression familiale, des normes sociales, des croyances et parfois de la peur du jugement de l’entourage.
À cela s’ajoutent les obstacles liés à l’accès aux services de santé : éloignement des structures, coût du transport ou des prestations, disponibilité insuffisante de certaines méthodes contraceptives, manque d’information ou encore crainte des effets secondaires.
Il faut également reconnaître que certaines femmes n’ont pas toujours la possibilité de négocier librement l’utilisation d’une méthode contraceptive au sein du couple. C’est là que se trouve une partie importante du problème : avoir le droit de choisir ne suffit pas si l’environnement social, familial ou économique ne permet pas à la femme d’exercer effectivement ce choix.
2. Combien de femmes viennent vers l’AMPPF avec le souhait d’espacer ou d’éviter une grossesse mais rencontrent des obstacles pour y parvenir ?
L’AMPPF reçoit quotidiennement des femmes, des jeunes filles et des couples qui souhaitent bénéficier d’informations et de services de santé sexuelle et reproductive, notamment en matière de planification familiale.
Nous constatons sur le terrain que la demande existe et qu’elle est réelle. Cependant, nous devons être prudents lorsqu’il s’agit d’avancer un chiffre précis concernant les femmes qui souhaitent espacer ou éviter une grossesse mais qui n’y parviennent pas, car cela nécessite une analyse spécifique de nos données et des indicateurs bien définis.
Ce que nous pouvons affirmer, en revanche, c’est que les obstacles ne sont pas uniquement médicaux. Ils sont également sociaux, économiques, culturels et parfois liés aux rapports de pouvoir au sein du couple. Seul le responsable Suivi et Évaluation peut donner des chiffres exacts mais dans l’ensemble il y aune bonne fréquentation.
3. Quels témoignages ou situations de terrain illustrent le mieux l’écart entre le droit de choisir et la réalité vécue par les femmes ?
Sur le terrain, nous rencontrons par exemple des femmes qui viennent demander une méthode de planification familiale parce qu’elles souhaitent espacer leurs grossesses, mais qui expliquent qu’elles doivent d’abord obtenir l’accord de leur conjoint ou qu’elles craignent sa réaction.
Nous rencontrons également des femmes qui connaissent l’existence des méthodes contraceptives mais qui hésitent à les utiliser parce qu’elles ont entendu des informations erronées sur leurs effets secondaires ou parce qu’elles ont été découragées par leur entourage.
Il y a aussi le cas de femmes vivant dans des zones où l’accès géographique et financier aux services reste difficile. Dans ces situations, le droit existe, la volonté existe, mais la possibilité concrète d’exercer ce droit est limitée.
C’est précisément pour cela que l’AMPPF considère que l’autonomie reproductive doit être comprise comme une liberté réelle et non comme un simple principe inscrit dans les textes.
4. Peut-on parler aujourd’hui d’une véritable autonomie reproductive des femmes au Mali ? Pourquoi ?
Je dirais que nous avons réalisé des progrès importants, mais que nous ne pouvons pas encore parler d’une autonomie reproductive pleinement effective pour toutes les femmes maliennes.
L’autonomie reproductive signifie qu’une femme doit pouvoir décider librement et de manière éclairée si elle souhaite avoir des enfants, quand elle souhaite les avoir et combien elle souhaite en avoir, dans le respect de ses droits et de sa dignité.
Or, dans la réalité, cette capacité de décision reste influencée par plusieurs facteurs : le conjoint, la famille, les normes sociales, les ressources financières, l’éducation, la disponibilité des services et l’accessibilité géographique alors qui y a une loi sur la sante de la reproduction depuis 2002 qui est d’ailleurs encours de révision sous le leadership de l’Office Nationale pour la Sante de la Reproduction (ONASR).Cette loi autorise la femme dès ses première règlesd’utiliser un méthode de planification familiale si elle le souhaite.
Il ne faut donc pas opposer les progrès réalisés aux difficultés persistantes. Les progrès sont réels, mais notre responsabilité collective est maintenant de faire en sorte que ces avancées atteignent effectivement toutes les femmes, y compris celles qui vivent dans les zones les plus vulnérables.
5. Quelles conséquences cet écart entre le droit et la réalité a-t-il sur la santé, l’éducation, l’autonomisation économique et l’avenir des femmes ?
Les conséquences sont considérables.
Lorsqu’une grossesse survient alors qu’elle n’était pas souhaitée ou qu’elle intervient trop tôt par rapport à la grossesse précédente, cela peut avoir des répercussions sur la santé de la mère et de l’enfant.
Pour une jeune fille, une grossesse précoce ou non planifiée peut également compromettre la poursuite de sa scolarité. Pour une femme, elle peut limiter ses possibilités de formation, d’activité économique ou d’autonomisation financière.
Il faut également regarder la question au niveau de la famille et de la société. Lorsqu’une femme peut planifier ses grossesses, elle peut mieux organiser sa vie familiale, investir davantage dans l’éducation et la santé de ses enfants et participer plus pleinement à la vie économique et sociale.
La planification familiale n’est donc pas seulement une question de santé. C’est également une question d’éducation, d’égalité, d’autonomisation et de développement.
6. L’AMPPF défend le droit de chaque individu à exercer librement ses droits en matière de santé sexuelle et reproductive. Mais sur le terrain, une femme qui veut espacer ses grossesses doit parfois composer avec son conjoint, sa famille, les normes sociales, le coût ou l’accès aux services. Où se situe, selon vous, le plus grand fossé entre le droit reconnu et la réalité vécue par les femmes maliennes ?
À mon sens, le plus grand fossé se situe entre la reconnaissance du droit et la capacité réelle de la femme à exercer ce droit.
Nous pouvons avoir des politiques, des programmes et des services, mais si une femme ne peut pas prendre une décision librement, accéder à une information fiable, trouver une méthode adaptée et bénéficier d’un service de qualité au moment où elle en a besoin, son droit reste en partie théorique.
C’est pourquoi nous devons travailler simultanément sur l’offre de services et sur l’environnement dans lequel la femme prend ses décisions.
Il faut davantage impliquer les hommes et les garçons, sensibiliser les communautés, lutter contre les fausses informations, renforcer l’éducation à la santé sexuelle et reproductive et rapprocher les services des populations.
L’autonomie reproductive ne doit pas être perçue comme une opposition entre la femme et l’homme. C’est une responsabilité qui doit être portée par le couple, la communauté, les professionnels de santé et l’État, tout en plaçant le consentement et la liberté de la personne au centre.
7. Pourquoi, malgré les politiques et les efforts réalisés, certaines femmes maliennes ont-elles encore des difficultés à exercer pleinement leur choix reproductif ?
Parce qu’une politique publique ne produit pleinement ses effets que lorsqu’elle est effectivement accessible aux populations.
Nous avons réalisé des progrès importants au Mali, notamment grâce à l’engagement des autorités, des partenaires techniques et financiers, des organisations de la société civile et des acteurs communautaires. Mais les réalités sont différentes selon les régions, les milieux sociaux et les conditions économiques.
Les difficultés d’accès aux services, les inégalités économiques, les normes sociales, les idées reçues sur la contraception, l’insuffisance de l’information et parfois la faible implication des hommes continuent de constituer des barrières.
Il faut également comprendre que changer les comportements et les normes sociales prend du temps. C’est un travail de longue haleine qui nécessite une action continue auprès des communautés.
L’AMPPF estime donc qu’il faut consolider les acquis tout en investissant davantage dans la proximité, la qualité des services, l’information et l’éducation, particulièrement auprès des jeunes et des populations vulnérables.
8. Si vous aviez une seule mesure à demander aux autorités pour que les femmes maliennes puissent réellement exercer leur droit de décider de leur vie reproductive, quelle serait-elle ?
Si je devais retenir une seule mesure, je demanderais de faire de l’accès universel à des services de santé sexuelle et reproductive de qualité, accessibles, abordables et respectueux des droits des personnes, une véritable priorité nationale.
Cela signifie que chaque femme, où qu’elle vive au Mali et quelle que soit sa situation économique, doit pouvoir obtenir une information fiable, confidentielle et sans jugement, accéder à une gamme de méthodes contraceptives et bénéficier d’un accompagnement de qualité pour faire un choix libre et éclairé.
Mais je voudrais insister sur un point : l’État ne peut pas porter cette responsabilité seul. Les organisations de la société civile, les professionnels de santé, les leaders communautaires, les hommes, les jeunes et les partenaires doivent également jouer leur rôle.
Si nous voulons véritablement permettre aux femmes maliennes de décider de leur avenir reproductif, nous devons passer d’une logique où l’on dit simplement « le droit existe » à une logique où nous nous assurons que chaque femme peut effectivement exercer ce droit dans sa vie quotidienne.
C’est, au fond, le sens de l’engagement de l’AMPPF : faire en sorte que les droits sexuels et reproductifs ne restent pas seulement des principes, mais deviennent une réalité vécue par chaque femme et chaque jeune au Mali.
BIOGRAPHIE
Édouard Keita est un leader malien reconnu pour son engagement en faveur des droits et de la santé sexuelle et reproductive (DSSR) des jeunes, ainsi que pour son travail de promotion du volontariat, de la gouvernance inclusive et du leadership communautaire.
Lauréat du programme mondial “120 Under 40 : The New Génération of Family Planning Leaders”, initié par le Bill & Melinda Gates InstituteBloomberg Public Health School, il fait partie des jeunes champions qui façonnent l’avenir de la planification familiale à travers le monde.
Au sein de l’Association Malienne pour la Protection et la Promotion de la Famille (AMPPF), membre de la Fédération Internationale pour la Planification Familiale (IPPF), Édouard occupe le Poste de Président du Conseil d’Administration et joue un rôle clé dans le renforcement du volontariat, la mobilisation des jeunes et la communication stratégique. Il pilote ou appuie plusieurs initiatives innovantes la gouvernance.
Communicateur passionné et formateur chevronné, il conçoit et anime des modules de formation axés sur la gouvernance, la complicité positive entre volontaires et personnel, et la participation des jeunes à la prise de décision.
Son approche met l’accent sur le dialogue intergénérationnel, la résilience communautaire et l’autonomisation des jeunes filles et garçons comme piliers d’un développement durable.
À travers ses interventions, Édouard Keita défend une vision claire : celle d’un Mali où chaque jeune, sans distinction, peut accéder à l’information, aux services et aux opportunités lui permettant de s’épanouir.
Sa détermination, sa créativité et sa capacité à inspirer font de lui une voix influente du mouvement des leaders pour la santé et le développement en Afrique de l’Ouest.
Il a été sélectionné en 2019 parmi les 40 Jeunes les plus engagés au monde à travers la compétition mondiale 120 Under 40 organisée par Bill & Melinda Gates Institute Bloomberg Public Health School ce qui l’a donné une nouvelle renommée dans l’espace du Partenariat de Ouagadougou ce qui fait de lui Coordinateur Pays de Global Roadmap for Action.
Edouard est Champion PF du Ministère de la Sante depuis 2016 et titulaire de plus d’une dizaine de distinction à l’échelle international
Doubahan Rachel Diarra